Il est temps d'inventer ce qui se passera après. Après le capitalisme.

Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient…

3arPBzktvDC9qShqL4DAM2AVC0k

… ou comment j’ai encore loupé un truc vachement important !

Les 30 et 31 janvier était organisé au Carreau du Temple, à Paris, le Forum 2016 de La France s’engage. LE grand raout annuel du gouvernement pour soutenir l’engagement citoyen en labellisant « des projets menés bénévolement par des associations, des entreprises, ainsi que des fondations », le tout gentiment financé par la Fondation Total qui dédie quelque 15 petits millions d’euros (1) à ce chouette programme. Hollande y était. Moi pas.

(1) Lire encadré ci-dessous)

Et pourtant, mazette, quel programme ! Speed dating du service civique, speed coatching pour pitcher son projet, speed meeting avec des experts et un brunch solidaire avec YesWeGreen et MakeSense. Sans oublier le sparkshow, et aussi un showcase exceptionnel. Je ne rigole pas. C’est sur le site internet du ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, texto. Quand on pense que l’Etat français dépense chaque année plus de 50 milliards d’euros pour promouvoir la francophonie ! Mais on ne va pas chipoter pour des mots…

Au programme, donc, une trentaine de rendez-vous menés tambour battant : le timing est à 10 minutes par intervenant (heu, un peu moins, car il faudra aussi que l’animateur ou l’animatrice fasse les présentations et qu’il ou elle en place une de temps en temps… et encore, le flyer ne dit pas si un échange avec la salle, je veux dire un speed-interviewing, est prévu).

(2) Les SIB – Social Impact Bonds – sont un outil de financiarisation de la misère. Une nouvelle forme de PPP (partenariat public-privé) basée sur le postulat que les sociétés privées sauraient toujours faire mieux et moins cher que l’Etat… une « innovation » qui permet à la fois d’assécher les finances publiques, de dézinguer le travail social et de mettre au pas les associations…

O

O

O

O

(3) « Les banques françaises et les paradis fiscaux en 2012 », CCFD-Terre solidaire. Et aussi… : l’année dernière, BNP Paribas Personal Finance est mise en examen pour pratique commerciale trompeuse, sa succursale à Buenos Aires fait l’objet d’une enquête pour « association de malfaiteurs et blanchiment d’argent » ; aux Etats-Unis, BNP Paribas a fini par plaider coupable d’avoir réalisé en dollars des transactions pour des clients soudanais, cubains et iraniens, pourtant sous embargo… Mais on peut aussi remonter plus loin, avec, en plein génocide, le financement d’achats d’armes au Rwanda.

Voyons voir le menu… Morceaux choisis. Une demi-heure chrono pour explorer « Le cercle vertueux de l’engagement », avec trois intervenants (dont un représentant de Simplon.co, un « modèle ESS hybride » qui « fabrique des codeurs entrepreneurs », d’ailleurs lauréat de La France s’engage, et aussi… une représentante de la Fondation Total). Même traitement pour « L’engagement des Français, de quoi parle-t-on ? » présenté par Dominique Mahé, pour la Maif, et Hugues Sibille pour le Labo de l’ESS [tiens, ils ne précisent pas qu’il est également président de l’Avise « Agence d’ingénierie et de services pour entreprendre autrement » et vice-président du Crédit coopératif et aussi, soit-dit en passant, le promoteur des SIB (2) en France ? ]. Oui, c’est vrai, de quoi parle-t-on ? De l’engagement vu par un assureur et un banquier ? Intéressant. Ben oui, ici on parle de tout. Et même de son contraire. Et même avec n’importe qui. Tenez, on parle même de sport : « Le sport vecteur de citoyenneté ». « Le sport comme moyen de resocialisation et de remise en mouvement » avec Sport pour toit (encore un labellisé La France s’engage – les lauréats des précédentes éditions sont fortement mobilisés pour l’événement), et aussi Sport dans la ville (qui revendique un budget de plus de 6 millions d’euros, grâce notamment à des partenaires comme le groupe Dassault, J.-P.Morgan et… la Fondation Total) et aussi Siel Bleu (« groupe associatif » pressenti pour faire l’objet des premiers SIB en France). Vous croyez tout de même pas qu’on allait parler d’émancipation ou d’éducation populaire ? Et pourquoi pas donner la parole à un représentant de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail), tant qu’on y est ? Faut pas déconner…
J’arrête là la présentation du programme. Je serais aussi obligée de parler de « l’intrapreneur social » : si, si, un mec qui transforme « de l’intérieur » BNP Paribas. (Good luck ! D’après le CCFD-Terre Solidaire, un quart de ses 1 417 filiales sont situées dans les paradis fiscaux (3).) Ou encore du MKS Room (4).consacré aux « Digital natives, générations plus engagées »

(4) Là j’avoue, j’ai été obligée de chercher. Alors un MKS room, c’est un rendez-vous en chambre pour maquer du sens – oups ! je finis par dire n’importe quoi – un événement pour faire du sens et faire « découvrir les nouvelles générations d’entrepreneurs sociaux, technologies [?!] et innovants ». En tout cas, c’est présenté comme ça sur le site de la Gaîté lyrique, temple parisien de l’opérette reconverti en « lieu des cultures à l’ère du numérique ». Le lecteur aura noté dans cette explication une certaine liberté dans l’usage de la langue française, mais il s’agit sans aucun doute d’un subtil hommage à la fantaisie de Jacques Offenbach.

C’est donc cela, la vision de l’engagement citoyen du gouvernement ? Ou devrait-on plutôt dire l’absence de vision, puisqu’il ne s’agit ici, que de promouvoir, une fois de plus, une représentation entrepreneuriale de la société, telle qu’elle est portée par la Medef et les chantres de l’ESS version « moderne », c’est à dire férue de management, de cost-effectiveness et de social business.

(5) Cædite eos. Novit enim Dominus qui sunt eius (Arnaud Amaury, légat du pape) : je n’ai jamais fait de latin, toutefois, je tiens à préciser qu’il ne s’agit aucunement d’une incitation à des actes terroristes, mais bien d’une citation historique, quoique controversée, datant de la croisade contre les Albigeois. Comme je bénéficie d’une double nationalité, on n’est jamais trop prudent…

Alors j’ai eu très envie d’y aller, au Carreau du Temple. Ne serait-ce que pour visiter cet ancien marché construit, ironie du sort, dans l’Enclos du Temple qui bénéficiait autrefois de privilèges d’extraterritorialité : d’après l’encyclopédie, les boutiques s’y louaient à prix d’or… et les banqueroutiers y trouvaient refuge. Et aussi pour essayer de dire que ce n’est pas ça, l’engagement citoyen. Non pas parce que certains participants ne seraient pas sincères – malgré des années de catéchisme, on n’a pas encore réussi à me convertir au « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens » du bon abbé de Citeaux (5) – mais parce qu’il faut arrêter de tout mélanger. La citoyenneté, ça ne consiste pas à « innover » pour coller des rustines sur les dégâts du capitalisme. Le social, ce n’est pas du business. Et l’engagement, ce n’est pas une nouvelle forme de management…

Justement, à quelques encablures de là, le samedi après-midi, l’engagement citoyen était dans la rue pour appeler les pouvoirs publics à lever l’état d’exception permanent, à abandonner la constitutionnalisation de l’état d’urgence et la déchéance de nationalité, à arrêter la répression et la stigmatisation des manifestants et des militants de mouvements sociaux, des migrants, des musulmans (ou supposés de l’être), et aussi des quartiers populaires… Là, comme dans de nombreuses villes de France, des milliers de citoyens engagés ont manifesté, à l’appel de très nombreuses associations, collectifs ou syndicats.

Donc j’avoue. Le truc de La France s’engage, bien au chaud, j’y suis pas allée. Il y a des jours comme ça, où on préfère la pluie. Une histoire de choix. Même pas cornélien [mais en français dans le texte].

AH, LES JOLIES FONDATIONS D’ENTREPRISES !

Depuis 2003, les Fondations d’entreprise bénéficient en France d’un régime fiscal particulièrement avantageux : une opération de 15 millions d’euros permet au gentil mécène d’éviter de payer… 9 millions euros d’impôt. Ce qui revient à dire que Total (qui, participe, par le biais de sa Fondation « au processus de choix puis d’accompagnement de projets » de La France s’engage), rien qu’au travers de cette opération, décide de l’affectation de 9 millions d’euros d’argent public dont l’Etat aurait pu disposer, à son gré, pour soutenir des initiatives citoyennes d’intérêt général pas forcément compatibles avec les intérêts de Total…

Rappelons également que Total, décidément bien soucieux de redorer son blason, était également de service pour la COP 21, malgré les protestations de nombreuses ONG et associations citoyennes qui soulignaient son lobbying au niveau mondial pour bloquer toute évolution en faveur de la transition énergétique et dénonçaient ses pratiques dévastatrices du torchage du gaz au Nigéria, ses activités dans l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures non-conventionnels (sables bitumeux, gaz et pétrole de schiste) en Alberta, au Venezuela ou en Argentine, ou conventionnels en eau profonde dans l’Arctique, le tout mené parfois de façon illégale…

C’est vrai qu’en termes de stratégie de communication, Total a du pain sur la planche : naufrage de l’Erika en 1999, explosion de l’usine AZF en 2001, vingt ans de collaboration sanglante avec la junte militaire en Birmanie… Un vrai challenge !

FacebookTwitterPartager

Laisser un commentaire

Basic HTML is allowed. Your email address will not be published.

Subscribe to this comment feed via RSS