Il est temps d'inventer ce qui se passera après. Après le capitalisme.

La délocalisation à impact social

capitaphilantrolow
Le social business n’a pas fini d’inventer des nouveaux modèles enchantés : aujourd’hui, découvrons comment, en toute impunité avec une auréole « sociale », Microsoft et Google peuvent faire bosser des pauvres à plein temps pour 8 dollars par jour !

Sous le titre « Le numérique peut contribuer à éradiquer la pauvreté dans le monde », le quotidien suisse Le Temps nous fait découvrir l’action généreuse de Leila Janah, fondatrice de l’organisation Sama, qui « s’emploie à donner du travail aux plus démunis ». Son idée ? Les faire travailler pour les grands groupes technologiques de la Silicon Valley.

(1) Prix Nobel de la paix et inventeur du microcrédit, l’économiste bangladais est l’un des précurseurs du « social business ». En trente ans, aucune étude scientifique n’a réussi à montrer un effet positif de ce « crédit du pauvre », le plus souvent octroyé à des taux usuriers. Néanmoins, le microcrédit fleurit à travers le vaste monde, véhiculant la fable de l’« entrepreneur » en puissance qui sommeille en tout pauvre dont la situation de pauvreté ne serait due… qu’à un dysfonctionnement bancaire !

Grande admiratrice de Mohammed Yunnis – « l’un des plus grands génies de notre temps. Voilà un révolutionnaire radical qui n’a jamais été paternaliste avec les pauvres et qui devrait être un saint 1. » – la gente dame estime qu’il est injuste que « les plus démunis » ne puissent pas proposer leur force de travail sur le marché mondial. Elle a donc trouvé la solution : grâce à la révolution numérique, les démunis en question ont le droit de bosser pour les grands groupes de la Silicon Valley (Trip Advisor, Getty Image, Microsoft ou Google). Grâce à sa plateforme, en huit ans, elle a « permis à 7 500 familles en Afrique et en Asie principalement […] de passer d’un revenu quotidien de 2 à 8 dollars. »

Arghhhh ! Je n’ai pas pu m’empêcher de faire une petite recherche rapide sur cette merveilleuse organisation (chose que le journaliste du Temps n’a visiblement pas eu le « temps » de faire).

Comment ça marche ? Explication de Leila Janah sur le site de Prophil, « cabinet de conseil de stratégie dédié à la convergence des modèles philanthropiques et économiques » :

« Nous négocions des contrats avec de grandes entreprises de la Silicon Valley comme Google, LinkedIn, eBay et Microsoft et nous divisons le travail en petites tâches appelées « micro-travail ». Nous formons des personnes défavorisées pour effectuer ce travail et créons des centres informatiques dans des régions marginalisées, comme dans le camp de refugiés de Dadaab, à la frontière du Kenya et de la Somalie, ou près du fameux bidonville de Mathare, à Nairobi. Grâce à notre plateforme en ligne, les travailleurs peuvent exécuter des tâches simples… »

(2) Le salaire minimum de la Californie, où se trouve la Silicon Valley, est de 9,79 $ de l’heure.

Elle est pas belle la vie ?  Plutôt que de payer des salariés très chiants dans les pays riches où les grands groupes en question se goinfrent de profits à grand coups de fraude fiscale, ils font bosser des petites mains « démunies » qui exécutent des  « petites tâches » et touchent, par jour travaillé, moins de l’équivalent d’une heure au salaire minimum 2.

Rien de neuf sous le soleil, me direz-vous. Il y a un bout de temps qu’on avait compris que le dumping social était un des fondements de la globalisation et que la survie du capitalisme ne pouvait passer que par l’extension de l’exploitation à la totalité de la planète… OK.

Mais est-on aussi obligé de nous faire croire que c’est du social ?
Car si Leila Janah était présente à Genève cette semaine-là, c’est bien pour lever des fonds et pour promouvoir cette saloperie qu’est l’investissement à impact social. « Genève est un hub mondial pour ce qui concerne les investissements à impact social », explique-t-elle.

(3) Lire, à ce propos, en toute urgence,  « Quand le social finance les banques et les multinationales » publié par le Collectif des associations citoyennes.

On parle ici du fameux investissement à impact social qui est déjà promu par le gouvernement français : le premier appel à projet pour des Contrats à impact social a été lancé le 16 mars 2016 3. Et qui suscite bien de convoitises dans les petit monde de l’entrepreneuriat social hexagonal. Sur le site de Mouves (le Mouvement des entrepreneurs sociaux), par exemple, plusieurs « projets » candidats s’affichent fièrement, dont celui de Simplon.co, qui propose justement de transformer rapidopresto les pauvres de nos banlieues en « codeurs entrepreneurs » en puisant gentiment dans les finances publiques (donc dans la poche du contribuable) sous prétexte que tout ça, c’est de l’argent économisé en perspective : un auto-entrepreneur [sorry, un micro-entrepreneur, ça vient de changer], c’est sensé coûter moins à la collectivité qu’un chômeur, voire une allocataire du RSA…

(4) Le dispositif « win-win » (gagnant-gagnant) consiste, le plus souvent, à faire gagner les même sur deux tableaux : pour exemple, les actions écologiques ou « sociales » des fondations d’entreprise, gagnantes en termes d’image et en termes de dérobade à l’impôt.

Faut faire fissa, les gars ! Tout le monde n’est pas encore complètement au courant, mais ça va être fichtrement difficile de s’aligner sur les tarifs [8 dollars par jour, ça fait quand même un revenu royal de 130 euros par mois… désolée, je suis un peu vieux jeux, je prends en compte les congés payés] ! Leila Janah annonce déjà qu’elle va lever 100 millions de dollars « pour répliquer [le] modèle sur tous les continents ». Et on peut lui faire confiance. Les banques et les multinationales sont toujours trop contentes de signer une petit chèque pour se refaire une virginité médiatique « sociale » tout en faisant avancer le rouleau compresseur de la concurrence globale. C’est le fameux principe « win-win » 4.

Donc récapitulations. Aujourd’hui, le « social » consiste à faire supprimer des métiers dans les pays riches pour faire des emplois (ou plutôt des sous-emplois) dans les pays pauvres, tout en permettant aux multinationales de diviser le coût du travail par dix. Bon. Nous prenons acte. Le « social » fait officiellement partie des mots qu’on est en train de nous voler. Ceux que l’on ne pourra plus utiliser sans prêter à contre-sens. A moins que…

 

FacebookTwitterPartager

Laisser un commentaire

Basic HTML is allowed. Your email address will not be published.

Subscribe to this comment feed via RSS