• Il est encore temps pour sauver l’humantité, l'humanité qui est en nous •

Couchers de soleil au pays des mille collines

Ceux qui suivent ma page depuis un bail connaissent l’histoire de H…

Pour les autres qui raccrochent les wagons, un récit extraordinaire (dans le premier sens du mot) à propos d’un garçon que ne demande que d’être ordinaire.
Je ne me souviens même plus ni quand ni comment (forcément à Zinzolin) je l’ai rencontré. Un jeune réservé, souriant, excessivement attentif aux autres, qui ne demandait qu’à obtenir, enfin, le droit de vivre. Afghan. Hazara. Parti minot de son pays, trouvant refuge en Suède le temps de sa minorité, converti au christianisme (jeune enthousiaste et imprudent, il en a fait toute une blinde sur les réseaux sociaux…). Le temps qu’il arrive à sa majorité, la Suède avait changé son fusil d’épaule face aux demandeurs d’asile afghans. Il a été débouté.
Arrivé en France, il a forcément été pris dans l’ignoble toile d’araignée de la procédure Dublin. Pas d’hébergement (une famille de Malakoff l’a mis à l’abri). Les convocations craignos à la préfecture (genre, venez avec vos bagages car à l’issue de ce rendez-vous, vous être susceptible d’être placé en centre de rétention pour être renvoyé vers le pays tiers en charge de votre demande d’asile – dans son cas, la Suède, qui lui a clairement signifié le projet de le renvoyer en Afghanistan).

Tout soucieux de bien respecter la procédure, il y est allé. Jusqu’à ce jour fatidique, à quelques jours à peine de la fin de sa procédure Dublin, où il a effectivement été embarqué vers le Centre de rétention administrative. Puis casé dans un avion en partance vers la Suède.
Là-bas, il a passé près d’une année dans un autre centre de rétention fermé. Une horreur inimaginable. On a remué ciel et terre pour trouver des soutiens sur place ; tous les recours juridiques ont été tentés. Tout ce temps, nous sommes restés en contact. Discussions nocturnes dans mon anglais hésitant (’assure à mort tant que ça ne dépasse pas le niveau « international » d’un chauffeur de taxi pakistanais). Tentatives pour trouver des mots d’encouragement. Quand toute discussion est minée d’avance. Même la météo. Quand tu dis que le printemps semble arriver et qu’il y a du soleil depuis deux jours. Et qu’il te répond qu’il n’en sait rien, puisque la dernière fois qu’il est sorti dehors, c’était il y a deux mois, pour une convocation au tribunal. Trouver une blague débile, vite. Ne pas pleurer.
Et puis ce qui devait arriver est arrivé. Il a été mis dans un avion en direction de Kaboul. Où il n’a eu d’autre solution que de s’enfuir, vite, vite.
Téhéran. Boulot d’esclave pour survivre. Pas de papiers. La trouille au ventre pour ne pas se faire contrôler. Et puis, forcément, il se fait contrôler. Pas de bol. Déporté en Afghanistan quelques semaines avant la prise de Kaboul par les taliban. Se cacher. Survivre. Je tente de lui envoyer un peu d’argent, les agences de Western Union ferment le lendemain. L’angoisse.

On tente des trucs improbables. Il parvient tout de même à sortir d’Afghanistan : retour à Téhéran.
On est tout contents de se retrouver au téléphone. Nouvelle vie d’esclave, mais il est vivant. D’autres urgences arrivent, des semaines passent.

Jusqu’à la semaine dernière. Il met à jour sa « story » sur FB. Je suis dans le train, j’envoie un « like » mais comme je ne comprends pas bien la vidéo, j’envoie aussi un message avec des tas de points d’interrogation. Le lendemain, j’arrive à le contacter. Lui demande les nouvelles d’usage. Il m’apprend qu’il est « en Afrique ». Je crois à une blague. Mais non, il est au Rwanda. Un soutien en Suède l’a aidé à obtenir un visa. Et cherche une solution pour un visa « travail » vers la Suède.

Il est exténué. Il essaie de se raccrocher à des bouts d’espoir, mais il dit qu’il ne sait plus rien, qu’il a perdu la main, désormais, sa vie ne dépend que d’éventuels soutiens « d’ailleurs ». Des « ailleurs » dont je fais partie. Alors que je peine déjà à me remémorer ses traits. De son histoire.

Là, il vient d’avoir 22 ans. Je le sais, il a l’âge de mon fils. Ça fait six ans, sept ans qu’il est sur la route ? Je ne me souviens plus.
Je lui dis qu’il faut regarder les couchers de soleil, sentir la douceur du vent, tout garder en mémoire, tout noter, parce qu’un jour, il publiera un livre pour raconter son histoire. Il dit qu’il aimerait bien lire ce livre avant de mourir. Je lui réponds que je ne l’écrirai pas à sa place, qu’il va falloir bien qu’il s’y colle lui-même, mais que forcément, ce sera un grand livre, avec tout ce qu’il faut, de l’aventure, de la sincérité, peut-être des larmes et aussi plein d’espoir.
Je lui dis que je n’ai pas de solution. Mais que je vais tout tenter pour en trouver une. Comme d’hab. Une demande de visa « asile » à l’ambassade de France à Kigali. En mettant en avant le fait que « La Cour [CNDA] protège un ressortissant afghan en raison de son appartenance à la communauté vulnérable des Hazâras »
En croisant les doigts. En me disant qu’à Kigali, ils ne sont pas forcément débordés par les demandes de visa asile de ressortissants afghans. Et que peut-être, mon message sera lu par une personne de bonne volonté.
Au moment où je finis d’écrire, H vient de m’appeler. J’entends les fêlures de sa voix ; je fais la sourde-oreille. Je lui demande de tenir. De trouver une raison de trouver une minute de bonheur par jour. Une image, une odeur, une rencontre, une saveur… Juste une minute. Car sans cela, il ne tiendra pas. Un ange passe. Vite, une blague : message reçu cinq sur cinq, désormais, il connaît la chanson. Il m’explique qu’en prenant l’avion, il pensait que le Rwanda était la capitale de l’Afrique. On rit. Ça fait du bien. Je lui demande de m’envoyer la plus belle photo du plus beau coucher de soleil sur la capitale de l’Afrique. Pour la couverture de son livre.
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?




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